A perdre haleine

Publié le 10 Juillet 2016

A perdre haleine

Partir, s’éloigner. Au plus vite. Du sang s’écoule de sa jambe. Faire un garrot. Vite, vite, avant qu’il ne s’évanouisse, avant qu’il ne se vide de lui-même. Mettre le plus de distance avant qu’il ne soit repéré. S’arrêter et prendre soin de sa jambe. Trop tard, il entend les chiens, ils ne sont pas loin. Il voit encore les barbelés qu’il vient de franchir. Il s’en est sorti. Comment a-t-il fait ? Sa cuisse est profondément lacérée. Des voix claquent dans la nuit, excitent les chiens. Vite, arracher de sa bouche un pan de sa chemise. Vite, se redresser, à peine, pour ne pas être vu, rester camouflé, rester contre le vent. Presser son poing au creux de l’aine. Vite, avec l’aide de son autre main, entourer sa chair juste au-dessus de sa plaie. Vite, enserrer, de toutes ses forces, avec ses dents. Avec des gestes précis, rapides. Mesurer jusqu’où serrer. Et faire le nœud, lestement. Victoire. Attendre jusqu’à ne plus sentir son sang, ce liquide chaud, son odeur. Les battements de son cœur ralentissent. Se retourner sur son ventre, et ramper, encore et encore. Ramper à en vomir, plus vite, plus longtemps que lors des entrainements. Puis, se terrer dans le container, s’enterrer sous terre, attendre, espérer que les chiens ne viennent pas dans sa direction, que la meute passe au loin. Qu’ils perdent sa trace dans le lit du ruisseau. Il reste tapi, animal aux aguets. Lentement, il retrouve des forces. Les aboiements s’estompent. Attendre, encore. Il sait de quels tours de passe-passe ils sont capables. Une seule pensée, une obsession, rejoigne son camp, au plus vite. Avant qu’il ne perde conscience, avant que sa jambe ne le soutienne plus. Au petit matin flageolant, il se lève, et court, court à perdre haleine, sans plus rien sentir de lui, que cette saveur aigre douce du sang dans sa bouche. Où sont-ils ? Il n’entend plus rien, ne voit plus rien. Il s’effondre. Là, au bord de son camp. L’ont-ils vu ? Viendront-ils le chercher, le soutenir. Il rampe encore, un peu, quelques mètres gagnés. Il crie. Il prend tous les risques. Il appelle, encore et encore. Crier, hurler, s’époumoner, sentir le souffle entre ses dents. Il se sent partir. Crier, encore. Il entend une voix dire « jusque 83 ». Il sombre, en paix.

Rédigé par Mireille Cholley

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