Un métier?

Publié le 2 Juillet 2016

Un métier?

Je suis chargée de mission. Une dénomination vague, un fourre-tout du secteur public et parapublic. Mon métier consisterait à se faire oublier. A se fondre dans la masse la plus dense possible. C’est un métier de fourmi. D’abord parce que lorsqu’elle se réveille, la fourmi ne peut que réaliser la tâche du jour qui lui est assignée, ensuite parce que, lorsqu’il y a plusieurs fourmis dans un même lieu, elles sont toutes les mêmes et croient toutes au bien communautaire de leur fourmilière. Un métier de petits riens. Je suis un serviteur de l’Etat. Tous les serviteurs de l’Etat désirent le pouvoir pour le bien collectif. Etre serviteur de l’Etat, c’est d’abord être la petite main des puissants, une façon d’être au cœur de la politique sans en faire. Rassurer, s’effacer, de telle manière que les autres finissent par vous faire confiance, et vous confient par inadvertance leur secret les plus inavouables. Etre un serviteur de l’Etat est un état qui exige l’abnégation de soi, de sa pensée, de ses croyances, de ses idéaux. D’être attentif à chaque instant. Vivre avec une peau de silence. Glisser de discours en discours, tournant sa veste au grès du vent soufflant au sommet des parties politiques. Figer un sourire permanent sur son visage, les traits lisses en toutes circonstances.

La majeure partie de mon temps, j’écris. J’écris donc, beaucoup. A ma table de travail dans un bureau situé au troisième étage, à mi-chemin de l’étage stratégique du top management, à mi-parcours des « Tout-puissants ». J’écris, avec rigueur et patience. J’écris, comme si à chaque fois cela m’était un accouchement. Des rapports, des comptes rendus, des instructions, des mémos, des notes d’information, des notes d’intention, des notes de cadrage, des notes de reporting, des analyses et synthèses de données, des points d’alerte ou d’étape, des documents de présentation, des questionnaires de bilan, d’opinion, de satisfaction…. J’écris, inlassablement, inexorablement. Cherchant le sens de tout cela. Ecrire donc. Et lire aussi, ce que tout un chacun écrit. Ce n’est pas de la littérature. Loin s’en faut. C’est une écriture abrupte, rationnelle, d’objectivation, dite d’objectivité. Nulle production de concept. Un alignement de phrases sur power point ou sur Word. Et de chiffres sur Excel. Quelquefois via Google pour les questionnaires. Transformer cette tonne de lettres et de signes. En orientation, en recommandation, en cadrage… De l’écrit, encore et toujours. Pour qui ? Pour les chefs, les directeurs de direction, l’adjoint au directeur général, pour le directeur général. Et pour les directions régionales et leurs «chargés de mission», les directeurs territoriaux et leurs « chargés de mission », les directeurs de site et, cela arrive, parfois, leurs équipes. Il m’arrive d’écrire des articles. Peu, trop peu de temps donné à cette activité, qui s’adresse à un public large. Informer alors d’expériences sélectionnées et réalisées par le terrain, de leurs résultats et de leurs impacts. C’est alors un temps forts de valorisation des actions conduites, un signe de reconnaissance auprès des politiques publiques ou des équipes elles-mêmes.

Une bonne partie du temps restant passe à téléphoner, beaucoup, et à répondre au téléphone, souvent. Entre deux mots, entre deux signes, entre deux notes. A organiser des réunions. C’est la part de contact direct avec les utilisateurs de ces productions écrites, les acteurs de terrain, ceux qui doivent « mettre en œuvre » les chantiers dont le « LA », la tonalité, est donné par la direction générale. A « articuler » le niveau national aux niveaux régionaux et territoriaux. Cette notion d’articulation donne bien l’idée de rendre lisible, compréhensible ce qui se dit. Elle a aussi le sens de la mobilité, de l’ajustement, du lien, une articulation entre des réalités nécessaires l’une à l’autre, mais dont la connexion ne va pas de soi. Tenter d’articuler, d’être une interface, c’est la part la plus subtile de mon travail, et dont je ne parle pas, elle est à préserver, à garder dans le secret. Elle est cette rencontre humaine, dont les cadres dirigeants aimeraient tant nous affranchir. Et qui revient, comme un effet boomerang, à attraper au vol. A rattraper malgré le vol qui en est fait. C’est là, dans ce creuset, que se trouve une dimension pleinement créative, presque subversive de mon métier. Car là est notre savoir-faire, nous les chargés de mission, notre expérience et talent, nos connaissances tant livresques qu’expérientielles et sociales. Connaitre les personnes à qui s’adresser, leurs enjeux, les injonctions dans lesquelles elles se trouvent enferrées, les spécificités organisationnelles locales, les modes de circulation de l’information et de prise de décision particulière à un contexte. Là est notre possible initiative. Qui suppose, pour s’exercer, une loyauté sans faille aux orientations de nos cadres dirigeants. Paradoxes. Prégnance des non-dits. De la confiance donnée sans rien en dire. De l’implicite. Du politiquement correct. Notre légitimité se situe là. Ce qui nous autorise, nous, les « chargés de missions ». Mon métier ? C’est être un « chef de chantier », dont l’œuvre d’art serait cette tonne de sens à produire, et qui nous le fait perdre. Dont les outils sont cette multitude d’écrits, de mots dits, qui les banalisent. Et dont le cœur, lui, bat, là, dans cette rencontre de « l’esprit et de la lettre ». Il palpite, avec force et vivacité, souvent, avec pesanteur, parfois. Jusqu’à s’étioler, dans le poids du pouvoir de ceux qui se pensent puissants.

Rédigé par Mireille Cholley

Repost 0
Commenter cet article