Publié le 24 Novembre 2013

Amoureuse

On entre dans une pièce par une porte sans porte.

L’œil à l’orée de l’entrée, ne perçoit rien de ce qui est au-delà de cette frontière

se situant entre l’espace d’ici et l’espace de là-bas.

Juste une lumière diffuse, bleutée, vibrante, d’un vibrato non coutumier pour nos corps.

Les pieds disparaissent dans une brume et le tourbillon lointain d’une spirale infinie.

Ne plus rien fixer au risque du vertige.

Mais où accrocher le regard?

On ne perçoit plus qu’une ligne, courbe, qui s’enroule autour d’un point.

Est-on debout, à la verticalité. Ou en flottement dans un lieu indicible ?

Ou est-on ailleurs ?

Emporté dans un tourbillon ascendant? Ou immobile ?

S’enfonçant inexorablement dans un cocon douillet ?

Est-on entrainé vers ces points d’où s’échappent des volutes

dont la couleur devient de plus en plus incertaine?

La réalité s’échappe, est-ce l’esprit qui nous joue des tours?

Perdrait-on raison?

Le temps a fait rupture.

Toutes tentatives de revenir au passé simple de la pièce

d’avant le passage de la porte sans porte semblent vaines.

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Publié le 24 Novembre 2013

Elle marche, seule, isolée au milieu de la foule, d’un pas qui marque la différence. Elle s’avance, d’une solitude qui filtre dans le moindre de ses gestes, dans ce signe indescriptible qui lui fait comme un manteau. Une aura si spéciale. Elle a tissé son chemin en elle. Une distance imperceptible entre elle et les autres. Elle est devenue sa respiration, elles se cherchent, s’espèrent et se désespèrent. Ne plus pouvoir faire sans elle, et devoir faire avec.

Elle a tant cheminé avec elle. Elle en est venue à vivre cette richesse qu’elle donne sur les êtres et les choses. Un regard, une profondeur, une légèreté. Elle a voulu en mourir, ce trop d’absence et de silence. Elle creuse pourtant un espace incommensurable. Où se découvre, pas à pas, une liberté, unique. Qui engendre encore plus d’écart, comme un petit pas de côté où une porte, sans porte, s’est découverte, puis franchie.

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Publié le 18 Novembre 2013

Partir?

Elle désirait de tout son être un changement. Elle sentait venir en elle une vacance, un vague à l’âme, une suspension de la pensée, qui préfigurent le moment des renouvellements. Une note ténue, presque inaudible pour ceux qui ni prêtent attention. Elle reconnait cette émotion, si intime, qui se love si douillettement en son âme. La sensation creuse son lit, inexorablement, se faufile avec dextérité jusqu’au cœur. Prend possession du réel. Le vide s’installe. Elle attend. Que faire d’autres ! Elle pressentait pourtant ce qui s’espérait, d’une conscience floue, encore de l’ordre de l’indicible. Le poids du quotidien s’estompe. Quelque chose fait corps, en passe d’advenir. C’est un étrange cheminement, ce qui sépare l’envie, le désir, le vouloir, et ce moment, si particulier, si propice à la rencontre et à la révélation. Toute suspension de l’acte devient une lâcheté du vivre. La raison revient à la surface, avec vivacité et acuité. Se fait l’allié du cœur. Enfin, elle met des mots sur cette sensation qui l’habite depuis quelque temps. Un pas vers un lendemain qu’elle n’avait encore osé franchir.

Dès que les hésitations, les crispations, les à quoi bon, les craintes se furent estompées, dès l’orgueil de soi, effacé, elle sut où allait son désir. Elle sut qu’ensuite, elle basculerait vers les chemins aventureux des sentiments. Mais l’urgence faisait signe, il n’était plus temps de tergiverser. Ne plus retarder! Tout se prépara. Et un jour, implacablement, l’instant du départ arriva. Elle hésitait pourtant, encore, à peine.

Partirait-elle. Resterait-elle. Sa raison suit les méandres de son cœur. Elle a ici ses habitudes. Elle connait les moindres des recoins de son village et des alentours. Elle marche là les yeux fermés, en toute confiance. Elle connait les mouvements des cœurs et des âmes des personnes qui sont avec elle, ici. Comment pourrait-elle tout quitter, pour un pays et des êtres inconnus ? Elle n’est jamais allée au-delà de son village. Elle l’a vu évoluer, cheminer, elle a assisté aux naissances de toute la jeunesse présente, aux funérailles de leur mort, elle a consolé les veuves, nourri les corps exténués de sa famille. L’eau, et son propre épuisement, sont ses seules raisons du départ. Mais pour vers où, vers quoi ? La peur la prend. L’angoisse, poignante. Ou la raison. Elle est allée à la ville, voir son oncle, pour se faire une idée avant le grand saut. ET la vie y est misérable. Oui certes l’eau coule à flot. Presque trop, c’est une indécence pour eux les villageois d’ici. Oui, elle n’aurait pas de souci. Oui, son oncle la soutiendrait. Elle sent pourtant comme un parfum d’une misère bien plus misérable. Elle a croisé des visages au regard vide, des corps repliés sur eux-mêmes, inactifs, sans rire ni sourire. Un hébétement. Comme si ces corps et âmes avaient reçu le plus grand des chocs de leur vie. Une inhumanité. Ira-t-elle là ? Abandonnera-t-elle tout ce qui a fait sa vie, tout ce qui est sa vie, tout ce qu’elle ressent de la vie ?

Pourtant, il lui faut une autre existence. Il en va de sa vie, elle n’en peut plus de ses marches épuisantes pour la quête de l’eau. Ne pourrait-elle pas donner autrement sa part à la communauté ? Faire la cuisine pour ceux qui travaillent aux champs ? Garder les enfants des villageois ? Nettoyer les outils ? Moudre le grain ? Mouler les poteries pour en faire ces jarres d’eau pour des femmes plus jeunes ? Et elle pourrait même, convaincre les hommes d’accepter enfin de creuser ce puits, avec l’aide des étrangers. Et même, trouver à canaliser les trombes d’eau qui tombent lors des moussons. Oui, elle commencera par cela. Elle sera la gardienne des eaux de son propre village. Ce sera son départ.

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Publié le 8 Novembre 2013

L'eau

L’eau est venue à manquer. Les grandes sécheresses de l’hiver ont conduit les femmes à aller la chercher au loin, dans des jarres de terre cuite qu’elles portent sur leur tête. C’est un voyage épuisant de plus deux heures. Elles vont en contre bas du village jusqu’au fleuve, qui charrie tous les limons de la montagne. Il existe juste un endroit où l’eau jaillit d’une roche, eau pure et fraiche, qui nécessite de sauter de pierre en pierre pour l’atteindre. Elles en profitent pour se baigner pendant les chaleurs lourdes de l’été. C’est alors jeux d’eau où elles dépoussièrent leurs corps et habits, profitant de cette fraicheur. Mais l’automne et la mousson rendent leur périple particulièrement dangereux. Otant tout plaisir à cette harassante quête. Elle ne sait pas combien de temps elle pourra encore tenir et faire ces allez retours. Peut- être que ce que disent les étrangers est la solution pour le village. Mais les hommes hésitent, ils ne savent pas quelle décision prendre. Ils sont fiers, ils craignent de ne plus rester les maitres du village. Quels intérêts ont ces occidentaux à venir les aider en creusant ce puits. Resteront-ils ensuite pour l’entretenir. Où trouveront-ils l’énergie pour faire fonctionner la pompe ? Les femmes, elles, ne pourront pas le faire, trop technique. Cela va encore leur demander du travail en plus. Voilà les pensées qui l’accablent alors qu’elle descend vers le fleuve. Elle se souvient de son mari, de ses enfants. A si seulement ils étaient encore là, tout aurait été plus simple pour elle. Son mari est mort, un serpent l’a mordu dans les champs alors qu’il labourait la terre. Ses deux fils sont à la ville, l’argent y est plus facile. Elle est inquiète, cela fait plusieurs mois qu’elle est sans nouvelle d’eux. Comment vont-ils, ont-ils trouvé du travail, sont-ils heureux, ont-ils de quoi manger tous les jours ? Leur silence l’angoisse, elle aimerait aller les voir, mais elle ne sait même plus dans quelle ville ils se trouvent. Elle espère. Ont-ils trouvé un sort plus enviable que le sien ? Ce puits, toujours ce puits qui la hante. Est-ce un sacrilège aux yeux de Dieu ? Jusqu’où les villageois doivent-ils subir leur destinée ? Et elle, que deviendrait-elle ? L’eau qu’elle transporte est aussi pour leur communauté, pour sa cousine qui a des enfants en bas âge, et qui ne peut faire le trajet. Que deviendra-t-elle quand elle ne pourra plus marcher ?

Des enfants pleurent à nouveau. Ils sont affamés. Les hommes restent immobiles, ils attendent. Demain, c’est décidé, tout est prêt, elle ira à la ville s’installer dans une de ces cahutes du bidonville où habite son oncle. Sa cousine sera du voyage, et quelques villageois avec eux.

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