Publié le 23 Février 2014

LA porte

Les pas se font lourds. Un fil de plomb les cloue au sol. Les lever comme une automate, d’autres fils invisibles attachés à la cheville et au genou pour tenter de plier la jambe. L’allure est lente, de plus en plus, une force invincible tire en arrière.

Quand sonne la cloche de 16h dans la cour de récréation, quand retentissent les cris de joie des lycéens et lycéennes, mélange de tonalités graves et aigues, chants mélodieux de la liberté d’un jour reconquis et que fusent les invitations à prendre un dernier verre,

Quand les bousculades rythment l’envol d’une nuée de corps d’adolescents, une chorégraphie millimétrée qui se répète jours après jours 5 jours de la semaine, mois après mois,

Quand l’hiver vous glisse entre des doigts engourdis, un bout de nez gelé, une tête emmaillotée dans une écharpe qui enveloppe cou et épaules, donnant l’air conquérant d’un aviateur, un temps sec et froid, piquant des journées sans nuages et sans soleil des pays de montagne,

Quand vous humez l’automne, ses odeurs de terre humide, de brume et de champignons, que vous ouvrez vos yeux sur une féérie de couleurs flamboyantes aux tonalités vertes et rouges et rousses et jaunes et marrons et même bleus, une symphonie infinie, et que résonnent les dernières trilles d’oiseaux tardifs,

Quand le printemps enfin vous saisit et vous emporte dans sa douceur comme une promesse d’avenir et d’amour, ivresse des sens longtemps contenus, légèreté retrouvée du cœur et des pensées, abandon des corps aux tiédeurs des rayons de soleil, tête offerte au ciel, cœurs à prendre,

Et quand se faufile un début d’été, fin d’une année, espérances d’évasion et d’expériences inédites, chaleur, griserie, tourbillon de découverte et d’appel à la nouveauté, au renouveau, à l’inattendu, à l’insoupçonnable des séjours pour soi. Ressentir avec toute la légèreté de la jeunesse.

Alors, jour après jour, mois après mois, trimestre après trimestre, par tout temps, toute saison, tout climat, lorsque résonne cette cloche et que s’échappent les heures vécues du jour, votre cœur fini par oublier votre vie de lycéenne pour ne penser, pas après pas, lenteur qui se fait de plus en plus lourdeur, avec la peur au ventre qui gronde et devient une boule qui vous broie les poumons, la gorge, qui fait de votre respiration un halètement qui ne vient en rien de l’effort fourni mais d’une violence de votre être, écartelé entre le désir de rester avec les bonheurs de vos moments entre amis écoliers, avec l’histoire, la géographie, les sciences, la biologie, la philosophie, toute compagnie si agréable à vivre, et votre nécessité d’enfant qui vous pousse vers des soirées d’angoisse pure, pour ne plus que penser, aveuglée par elle, à cet instant où je me trouverai face à elle, elle, la porte.

Elle, brune, presque noire, une infime surface entre dehors et dedans. Si mince, si fragile, et si souveraine, elle qui sépare le temps de l’insouciance de la peur brute, sombre, monstrueuse. L’impossibilité de faire autrement, se résoudre, après une longue hésitation, après la pesante marche du retour, se résoudre à la pousser, cette porte. Prudemment, silencieusement, les sens aux aguets, dans l’écoute de tout l’être à l’ambiance du moment. Devoir courir vers la maison des voisins, antre de paix et de chaleureuse bienveillance ? Frémissement, affaiblissement, défaillance, je suis blême. Tête qui bourdonne, cœur défaillant, j’ai peine à avaler ma salive. La poignée est lourde dans la main, s’arque bouter et oser, enfin, faire un autre pas, le dernier, le tout dernier, une glissade avant de passer la frontière. Qu’est ce qui m’attend, de l’autre côté, de ce côté-là.

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Rédigé par Mireille Cholley

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Publié le 8 Février 2014

Des métiers ....

Son métier ? Il n’a pas vraiment de nom. Il se désigne dans sa feuille de paie, « chargée de mission », une dénomination vague, un fourre-tout du secteur public et parapublic.

Elle écrit. A sa table de travail dans un bureau exigu. Situé au troisième étage, à mi-chemin de l’étage stratégique du top management, à mi-parcours des « Tout-puissants ».

Elle écrit, avec rigueur et patience. Des rapports, des comptes rendus, des instructions, des mémos, des notes d’information, des notes d’intention, des notes de cadrage, des notes de reporting, des analyses et synthèses de données, des points d’alerte ou d’étape, des documents de présentation, des questionnaires de bilan, d’opinion, de satisfaction.

Elle écrit, inlassablement, inexorablement. Cherchant le sens de tout cela. Lui, est devenu le point obscur des organisations du travail. Eux doivent le produire, eux, les « chargés de mission ». Leurs chefs, eux, sont supposés le détenir et le leur transmettre. Cela arrive, parfois.

Ecrire donc. Et lire aussi, ce que tout un chacun écrit. Pour eux, les « chargés de mission », tout ceci occupe la majeure partie de leurs journées de travail, à la direction générale. Ce n’est pas de la littérature. Loin s’en faut. C’est une écriture abrupte, rationnelle, d’objectivation, d’objectivité. Nulle production de concept. Un alignement de phrases sur power point ou sur word. Et sur excel. Quelquefois via google pour les questionnaires. Et par voie de mail. Beaucoup de mails jour après jour. Une multitude de mails. A avaler. A essayer de digérer. Transformer cette tonne de lettres et de signes. En orientation, en recommandation, en cadrage… De l’écrit, encore et toujours.

Pour qui ? Pour les chefs, les directeurs de direction, l’adjoint au directeur général, pour le directeur général. Et pour les directions régionales et leurs « chargés de mission », les directeurs territoriaux et leurs « chargés de mission », les directeurs de site et leurs équipes.

Une bonne partie du temps restant passe à téléphoner, beaucoup, et à répondre au téléphone, souvent. Entre deux mots, entre deux signes, entre deux notes. A organiser des réunions, fréquemment. C’est la part de contact direct avec les utilisateurs de ces productions écrites, les acteurs de terrain, ceux qui doivent « mettre en œuvre » les chantiers dont le LA est donné par la direction générale.

Il lui arrive d’écrire des articles. Peu, trop peu de temps donné à cette activité, qui s’adresse à un public large ou d’exception. Informer alors d’expériences sélectionnées et réalisées par le terrain, de leurs résultats et de leurs impacts. Temps forts de valorisation des actions conduites, un signe de reconnaissance auprès des politiques publiques ou des équipes de l’institution. La forme d’écriture quant à elle est plutôt libre, tout en répondant à des règles précises de type journalistique.

« Articuler » le niveau national aux niveaux régionaux. Cette notion est amusante, qui donne bien l’idée de rendre lisible, compréhensible ce qui s’exprime. Elle a aussi le sens de la mobilité, de l’ajustement, du lien, une articulation entre des réalités substantielles l’une à l’autre, mais dont la connexion ne va pas de soi. Qu’il s’agit de rendre organique.

Tenter d’articuler, c’est la part la plus subtile de ce travail, celle qu’on cherche à emprisonner dans des procédures. Pour la rendre plus efficace, efficiente. Mais qui s’en échappe, toujours. Elle est cette rencontre humaine, dont les administrations aimeraient tant s’affranchir. Et qui revient, comme un effet boomerang, à attraper au vol. A rattraper malgré le vol qui en est fait. Les organisations auxquelles ils appartiennent, eux, les « chargés de missions », ne peuvent les soustraire du jeu de cette partition. Dont ils seraient les chefs d’orchestre.

C’est là, dans ce creuset, que se trouve une dimension pleinement créative, presque subversive de ce métier. Car là est leur métier, leur savoir-faire, leurs expériences et leurs talents, leurs connaissances tant livresques qu’expérientielles et sociales. Connaitre les personnes à qui s’adresser, leurs enjeux, les réseaux dans lesquels elles se trouvent enferrées, les cultures organisationnelles locales, les modes de circulation de l’information et de prise de décision. Là est leur possible initiative, leur autonomie, leur responsabilité plénière. Qui suppose, pour s’exercer, une loyauté sans faille aux orientations des administrations publiques. Prégnance ici des non-dits. De la confiance donnée sans rien en dire. De l’implicite. Du politiquement correct. Leur autorité se situe là. C’est ce qui les autorise, eux, les « chargés de missions ».

Ce métier ? C’est de fait être un « chef de chantier », dont l’œuvre d’art serait cette tonne de sens à produire, et qui le leur fait perdre. Dont les outils sont cette multitude d’écrits, de mots dits, qui les banalisent. Et dont le cœur, lui, bat, là, dans cette rencontre de « l’esprit et de la lettre ». Il palpite, avec force et vivacité, souvent, avec pesanteur, parfois.

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Rédigé par Mireille Cholley

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