Publié le 29 Mai 2014

Marie, la fille

Un soir, elle l'appelle. Une longue conversation, et, un rendez-vous, après tant d’années de silence. Tout lui est encore si familier, mais plus rien ne ressemble au passé. Oubliés, les trajets quotidiens dans les embouteillages, les tracasseries des chefs, les documents à produire en urgence, les discussions entre amis. Envolée, la lourdeur des réveils au matin. Pardonnées, les maladresses et les différends. Transformés, les souvenirs. Elle a tant attendu. Elle exulte, elle survole, elle jubile. Le monde glisse, elle ne s’appartient plus. Elle devient cet élan, cette espérance lumineuse. S’égrène le temps. Elle se sent acculée. Ira-t-elle?

- Marie, tu pars quand ?

- Dans une heure. ET je suis loin d’être prête.

- Tu es sûr, tu ne veux pas que je vienne avec toi ….

- Sûr. Il faut que je le fasse, seule. Comment me trouves-tu ? Cela ira si je suis habillée comme ça ?

- Tout ira bien, ma douce. Tu veux que je t’accompagne à la gare ?

- Oui, viens.

Elle est fébrile. L’émotion lui broie le cœur. La sensation est là, au creux du ventre. Une allégresse. Elle espérait ce moment. Elle était enfin arrivée au bout du tunnel, au bout de ses forces. Elle n’avait alors plus envie de rien, ni d’être, plus de goût pour la vie. Jusqu’à la disparition du sommeil, la nuit. Sa tête ne cessait de tourner en boucle et de ressasser les mêmes histoires. Jusqu’à cet appel…..

Elle descend du train. Depuis quand ne l’a-t-elle pas pris? 20 ans déjà !? Plus de 20 ans ? Elle ne sait plus. Ce qui est certain, c’est qu’elle n’est pas venue ici depuis qu‘elle habite Paris, 15 ans, déjà. Elle vient pour sa mère. Elle ne l’a pas vue pendant toutes ces années. Elle pose le pied sur le quai, et tous les souvenirs remontent à la gorge : son enfance, sa jeunesse, ses départs et ses retours avec à chaque fois la même émotion aux tripes. Qu’elle ressent encore aujourd’hui. La reconnaitra- t-elle ? Oui, elle en est certaine. Elle marche vivement. Elle scrute les passants. Personne ne lui fait signe. Elle poursuit, dépasse les portes pour aller vers le hall. Des portes coulissantes, une innovation à l’époque des Jeux Olympiques, une fierté des Grenoblois. Là, cette femme, petite, mince et âgée, serait-ce elle ? Elles se regardent, intensément. Aucun geste de reconnaissance. Elle passe. La femme âgée reste là, immobile, les yeux soudains au loin. Elle va vers le fond du hall. Elle cherche, mais non, décidemment, personne pour l’accueillir. Elle se retourne alors, et regarde celle devant qui elle s’est attardé tout à l’heure. Elle aussi la dévisage, avec une étrange expression, un mélange de remontrance et d’imploration. Elle va à sa rencontre, inquiète.

- Vous attendez quelqu’un, demande-t-elle à la femme âgée ?

- Et vous ? Vous êtes qui ?

- Je suis Marie.

- Non, ce n’est pas possible, c’est toi !

- C’est toi ! Maman. Simone ! ….. Tu es toute belle dans ton manteau.

- Tu as changé, je ne te reconnais plus, ces cheveux tout blancs….

- Comment vas-tu, cela fait longtemps que tu es là ?

- Je viens d’arriver. C’est toi qui est passé tout à l’heure, tu ne m’as pas vu ?

- Je te regardais.… Tu ne m’as pas reconnu ?

- Pourquoi n’es-tu pas venue plus tôt ?...

Le silence s’installe, et elle, Marie, s’approche et embrasse sa mère.

- Viens, allons chez toi, à la maison, dit-elle, nous serons mieux.

- Combien de temps restes-tu ? Tu dors à la maison?

- Je n’ai que 4 heures, tu sais. Nous déjeunons ensemble ?

- Je n’ai rien prévu, je suis trop vieille. Il y a de la tarte et des tomates, et un reste de poulet.

Elles partent toutes les deux, la mère s’appuyant sur le bras vaillant de sa fille, Marie. Elles se dirigent vers la voiture de la mère, en se disant des mots mine de rien, sur le temps, les rues embouteillées, les piétons indisciplinés…

La mère et la fille, comme jamais elles n’ont été ensemble, allongées côte à côte sur le grand lit maternel. La mère a étalé les bijoux sur le couvre lit, en vrac.

- Et ceux-là, ce sont des bijoux de famille ? Et ceux-ci, non ? Raconte-moi.

- Oh tu sais, j’ai oublié, c’est si loin…

- Là, ces boucles d’oreille, elles sont fines, la perle est délicate, nacrée. Et le pendentif qui va avec !… Il est si discret et la pierre si lumineuse… Je les trouve vraiment très beau. On te les a offerts … un admirateur secret ?…

- Oui, une période très douce. J’étais très amoureuse de lui. Pierre, il s’appelait Pierre. Il était marié, et je ne le voyais pas souvent. Tu sais, j’en ai gros sur le cœur, je suis usée, je si fatiguée.

- Tu veux t’allonger ? Regarder la télé ? On resterait là toutes les deux un petit moment.

Moments si rares. L’absence aurait-elle enfin creusé une place pour elle, Marie, sa fille.

- On s’est pas beaucoup parlé ces derniers temps … le temps passe vite tu sais, bientôt je ne serai plus là…

Marie reste silencieuse. Elle le sait, elle va entendre à nouveau les récriminations de sa mère. S’entendre dire encore une fois, ses enfants, de la voir mourir. Pour l’héritage.

- Il n’y aura pas grand-chose à ma mort, reprend en écho la Mère. Ton père a tout dilapidé. En boisson, en filles. J’ai pas eu une vie facile. Je pleurais, tous les soirs. Il a même voulu m’interner un jour, j’étais devenue folle d’après lui. Mais les voisins ont témoigné. Je me suis toujours bien défendue. Quand tu m’as quittée, j’ai pas dormi du tout pendant plusieurs jours. Tu ne m’as donné aucunes nouvelles. Tu aurais dû faire tes études, tu étais bien partie. Et voilà, tu es restée dans cette secte. Quelle idée t’a prise. J’en ai fait des cauchemars. Et quand tu as fait ce voyage, j’ai pleuré encore et encore, tu m’as laissée toute seule….

Le flot des paroles douloureuses se déverse sans fin. Marie avait oublié, avec le temps et l‘éloignement, oublié l’émotion que procurent en elle ces paroles. Leur violence. La fille se renfrogne. La Mère le voit.

- On peut jamais rien te dire, c’est toujours pareil avec toi. Tu ne veux rien entendre. Je suis toujours toute seule avec tout ça. Ah bah, je ferai mieux de me taire. Encore. J’emporterai tout cela dans ma tombe.

Silence…

Marie, pour la première fois, reste là, tranquillement, sur le lit à l’accueillir, à l’écouter, à la regarder. Elle lui prend la main, la caresse, doucement, délicatement, comme une fleur fragile. La distance avait fait son œuvre, Marie pouvait enfin recevoir toute cette douleur. Une onde de chaleur l’envahit, là dans son cœur. Pour cette femme, pourtant acerbe, toute fripée et grisonnante mais si touchante avec sa plainte.

La Mère la regarde, étonnée, et se tait, soudainement…... Combien de temps sont-elles restées ainsi….

- Et toi, tu as des amoureux ?

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Rédigé par Mireille Cholley

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Publié le 25 Mai 2014

Une histoire familiale

Sensible, elle est d’une sensibilité extrême, fine, presque maladive. Elle aura mis 60 ans à pouvoir en prendre le parti d’en rire. Là, elle court, elle court après un rêve d’amour, une quête d’un impossible, amour idéal, amour. Trop de mal-amour dans sa vie, trop de désamour, d’illusion, d’espoir, d’espérance, de trahison. Qu’est ce qui fait sa solitude. Elle n’est n’y moche, ni belle, ni sotte, ni trop intelligente, ni malade, ni hyper active. Une femme pas trop passe partout. ET pas trop exceptionnelle. Mais voilà, elle a, elle, cette croyance du côté exceptionnel de sa vie. Vous savez dans la grammaire, il y a les règles, et leurs exceptions. Les cas qui sont à côté, peu habituels, qui font signes d’une histoire tortueuse de la règle. Marquée de débats, de compromis, d’opposition, de conflit à l’existence. Un cas d’exception dans ce qui régit sa vie. Elle se croit être née avec une mission. D’ailleurs, elle est devenue chargée de mission. Une charge qui pèse sur elle. Celle d’une transmission ? Celle de non-dit, d’un rôle familial assigné. Le rôle de celle qui n’est pas encore, celle qui est à côté. Elle regarde le monde de côté. Sa tête penche, légèrement, sur la gauche. Son œil droit a une coquetterie comme cela se disait dans le temps, qui la fait voir avec un regard double. Comme sa vie l’est, trouble. Une vie où son corps se meut dans un espace de matérialité, qui se manifeste en mangeant, respirant, marchant, courant, riant, pleurant, criant, s’émouvant, travaillant. Beaucoup dans le travail. Et où son âme se balade perdu entre deux réalités, hésitante dans une zone d’ombre et de flou. Qui lui donne l’air de flotter, de n’être pas encore là.

Comment en est-elle arrivée là ? Qu’a-t-elle subit ? Car forcément, elle est une victime. Quel le message fut gravé dans sa mémoire la plus intime ? 60 ans pour une question.

La honte l’a poursuivie, d’elle-même, d’être ce qu’elle est. Elle ne convenait pas à sa famille, erreur de livraison. D’ailleurs, ses lettres en ce moment n’arrivent pas à leur destination… Une coïncidence….Elle n’aurait pas dû arriver là où elle a atterri. Erreur de naissance. Mal née, voilà ce qu’elle perçoit. Sa famille n’aurait pas dû être celle-là. Pas cette famille-là, une famille au père absent, alcoolique aux dires de la mère, une famille à la jalousie féroce entre la sœur ainée et les cadettes, avec une mère dépressive, en mal de vivre incessant. La plainte, la vindicte, la haine de l’homme en général et de son mari en particulier. Une femme frustrée, insatisfaite permanente.

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Rédigé par Mireille Cholley

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Publié le 18 Mai 2014

Dialogue, père et fils

Il fait beau, il fait chaud, dehors, la température doit approcher les 35 degrés à l’ombre. Ici, bien à l’abri derrière les persiennes fermées, il fait bon. Ce sont des provençaux. Douceur du foyer, le chat ronronne, en boule sur le canapé.

  • Comment va ton père ?
  • Il va bien
  • L’as-tu vu ces derniers temps ? Cela lui fait quel âge maintenant ?
  • Il est encore jeune pour son âge

Rien que de très banal, des mots du quotidien, des phrases dites au fil du vent, un signe par ci, un geste par là. Lenteur des mouvements.

Tous les deux poursuivent, scène bien huilée par des jours et des jours de répétition. Lui, le père, tient sa pipe préférée dans sa main par le culot, éteint. Il la porte inlassablement à sa bouche et tire dessus comme pour téter.

  • Il s’appelle comment, ton père ?
  • Pierre, il s’appelle Pierre
  • Il va bien ?
  • Oui, il est en pleine forme
  • Et toi, tu es qui ?
  • Je suis ton fils, Pierre. Tu sais, celui que tu as porté dans tes bras, caressé de tes mains. Ta peau était douce enfant. Elle est toute parcheminée maintenant.

C’est déroutant, l’âge qui vient chez les parents, c’est une lente inversion de la vie.

  • Et ta mère, où est-elle ?
  • Elle est morte, tu te souviens, l’année dernière
  • L’année dernière ? Cela fait combien de temps ? Je ne me souviens pas. Elle n’est pas là dehors en train de jardiner?
  • Tu sais, cela fait longtemps que vous êtes divorcé, depuis plus de 20 ans. Nous l’avons enterré là, dans son jardin tant aimé, près de ses fleurs qu’elle venait encore chérir, entretenir si souvent. Tu la voyais alors, elle était vaillante. Elle est tombée, comme cela, un jour, en marchant dans l’allée, et elle ne s’est plus relevée.
  • Oui, je me souviens, c’est flou encore….Et toi, qui es-tu ?
  • Je suis Pierre, celui qui maintenant, te protège de toi-même. Toi qui as les mains creusées de mille rides profondes. Toi dont les doigts sont perclus de rhumatismes. Toi au dos vouté par tes blessures. Toi courbé sous ton propre poids, comme si tu voulais toucher la terre au plus près.

Lui, le père, oublie la vie, comme elle, elle s’estompe devant lui. Peut-être est-ce la pudeur qui fait l’oubli, une élégance du départ si proche.

  • Comment va ton père ?
  • Il va bien, pour son âge.
  • Est-il encore là ?
  • Oui, tu seras toujours là, dans mon cœur. Et je reste là avec toi,avec tendresse. Tu sais, je n’espère plus rien, même pas que tu me reconnaisses, toi, moi, qui avons été si souvent ensemble.

Une lueur soudaine s’allume dans les yeux du père, il le regarde, lui, son fils, intensément, tourne la tête et scrute la pièce. Un sourire malicieux se pose sur ses lèvres :

  • Tu vois ce tableau. Je l’ai peint pour ta mère, elle avait à peine 15 ans, elle montait ce cheval. Elle était belle, elle était flamboyante. C’est à cet instant que je l’ai aimé, immédiatement. J’y suis très attaché. Ton frère a des vues sur lui. Ou est-il d’ailleurs? Et toi, vas-tu partir aussi ?
  • Moi, je reste là, immobile auprès de toi, pour toi. Et je prends sur moi jour après jour.
  • Je vais mourir.
  • Tu t’effaces doucement, tu es une flamme qui s’éteint lentement. Tu nous ouvres un passage.
  • A l’hôpital, j’étais là, allongé, nu sous ma chemise, dans cette petite salle jaune et blanche à la lumière crue. Je me croyais seul. Puis, j’entends nettement un râle, puis un autre râle, et encore un autre. Des sons graves, d’un homme, venant là, tout à côté. Que se passait-il ? Je voulais parler, interroger. Des ombres. Des voix. Puis plus rien. J’ai eu le sentiment de sombrer. Va, tu sais, je pars en paix.
  • Tu souffres ?
  • Mon corps n’en peut plus, il se défait de tous les côtés, il s’effondre par tous ses pores. J’agonise. Et ma mémoire s’effrite, neurone par neurone.
  • Je t’aime.
  • Qui es-tu, toi ? Mon fils, un père ? Un homme ? Oui, qui es-tu, le sais-tu, maintenant ?

Le silence s’installe, pesant et léger à la fois. Ils n’avaient jamais autant dit d’eux-mêmes. Le chat ronronne, il s’est installé sur les genoux du père. Sa main le caresse en lissant le poil rêche. Il a toujours été là pour lui

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Rédigé par Mireille Cholley

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