Publié le 1 Mars 2015

Des métiers

Son métier ? Il n’a pas vraiment de nom. Il se désigne dans sa feuille de paie, « chargée de mission », une dénomination vague, un fourre-tout du secteur public et parapublic.

Elle écrit. A sa table de travail dans un bureau exigu. Situé au troisième étage, à mi-chemin de l’étage stratégique du top management, à mi-parcours des « Tout-puissants ».

Elle écrit, avec rigueur et patience. Des rapports, des comptes rendus, des instructions, des mémos, des notes d’information, des notes d’intention, des notes de cadrage, des notes de reporting, des analyses et synthèses de données, des points d’alerte ou d’étape, des documents de présentation, des questionnaires de bilan, d’opinion, de satisfaction…..

Elle écrit, inlassablement, inexorablement. Cherchant le sens de tout cela. Lui, est devenu le point obscur des organisations du travail. Eux doivent le produire, eux, les « chargés de mission ». Leurs chefs, eux, sont supposés le détenir et le leur transmettre. Cela arrive, parfois.

Ecrire donc. Et lire aussi, ce que tout un chacun écrit. Pour eux, les « chargés de mission », tout ceci occupe la majeure partie de leurs journées de travail, dans une direction générale. Ce n’est pas de la littérature. Loin s’en faut. C’est une écriture abrupte, rationnelle, d’objectivation, d’objectivité. Nulle production de concept. Un alignement de phrases sur power point ou sur word. Et sur excel. Quelquefois via google pour les questionnaires. Et par voie de mail. Beaucoup de mails jour après jour. Une multitude de mails. A avaler. A essayer de digérer. Transformer cette tonne de lettres et de signes. En orientation, en recommandation, en cadrage… De l’écrit, encore et toujours.

Pour qui ? Pour les chefs, les directeurs de direction, l’adjoint au directeur général, pour le directeur général. Et pour les directions régionales et leurs « chargés de mission », les directeurs territoriaux et leurs « chargés de mission », les directeurs de site et, cela arrive, parfois, leurs équipes.

Une bonne partie du temps restant passe à téléphoner, beaucoup, et à répondre au téléphone, souvent. Entre deux mots, entre deux signes, entre deux notes. A organiser des réunions, fréquemment. C’est la part de contact direct avec les utilisateurs de ces productions écrites, les acteurs de terrain, ceux qui doivent « mettre en œuvre » les chantiers dont le LA est donné par la direction générale.

Il lui arrive d’écrire des articles. Peu, trop peu de temps donné à cette activité, qui s’adresse à un public large ou d’exception. Informer alors d’expériences sélectionnées et réalisées par le terrain, de leurs résultats et de leurs impacts. Temps forts de valorisation des actions conduites, un signe de reconnaissance auprès des politiques publiques ou des équipes de l’institution. La forme d’écriture répondant aux règles précises de type journalistique.

« Articuler » le niveau national aux niveaux régionaux. Cette notion est amusante, qui donne bien l’idée de rendre lisible, compréhensible ce qui s’exprime. Elle a aussi le sens de la mobilité, de l’ajustement, du lien, une articulation entre des réalités substantielles l’une à l’autre, mais dont la connexion ne va pas de soi. Qu’il s’agit de rendre organique.

Tenter d’articuler, c’est la part la plus subtile de ce travail, celle qu’on cherche à emprisonner dans des procédures. Pour la rendre plus efficace, efficiente. Mais qui s’en échappe, toujours. Elle est cette rencontre humaine, dont les administrations aimeraient tant s’affranchir. Et qui revient, comme un effet boomerang, à attraper au vol. A rattraper malgré le vol qui en est fait. Les organisations auxquelles ils appartiennent, eux, les « chargés de missions », ne peuvent les soustraire du jeu de cette partition. Dont ils seraient les chefs d’orchestre.

C’est là, dans ce creuset, que se trouve une dimension pleinement créative, presque subversive de ce métier. Car là est leur métier, leur savoir-faire, leurs expériences et leurs talents, leurs connaissances tant livresques qu’expérientielles et sociales. Connaitre les personnes à qui s’adresser, leurs enjeux, les réseaux dans lesquels elles se trouvent enferrées, les cultures organisationnelles locales, les modes de circulation de l’information et de prise de décision. Là est leur possible initiative, leur autonomie, leur responsabilité plénière. Qui suppose, pour s’exercer, une loyauté sans faille aux orientations des administrations publiques. Prégnance ici des non-dits. De la confiance donnée sans rien en dire. De l’implicite. Du politiquement correct. Leur autorité se situe là. C’est ce qui les autorise, eux, les « chargés de missions ».

Ce métier ? C’est de fait être un « chef de chantier », dont l’œuvre d’art serait cette tonne de sens à produire, et qui le leur fait perdre. Dont les outils sont cette multitude d’écrits, de mots dits, qui les banalisent. Et dont le cœur, lui, bat, là, dans cette rencontre de « l’esprit et de la lettre ». Il palpite, avec force et vivacité, souvent, avec pesanteur, parfois. Jusqu’à s’étioler, dans le poids du pouvoir de ceux qui se veulent des puissants.

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Rédigé par Mireille Cholley

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