Publié le 17 Mai 2015

Vacance

Elle désirait de tout son être un changement. Elle sentait venir en elle une vacance, un vague à l’âme, une suspension de la pensée, qui préfigure le moment des renouvellements. Une note ténue, presque inaudible. Elle reconnait cette émotion, si intime, qui se love si douillettement en son âme. La sensation creuse son lit, se faufile avec dextérité jusqu’au cœur. Prend possession du réel. Le vide s’installe. Elle attend. Le poids du quotidien s’estompe. Un étrange cheminement, ce qui sépare l’envie, le désir, le vouloir, et ce moment, si particulier, si propice à la rencontre

Hammam de femmes. Volupté des corps alanguis, ruissellement de l'eau sur les peaux, moiteur de l'atmosphère, enveloppement des draps, dévoilement des chairs rebondies, caresses lentes des mains et chiffons...Abandon... Elle est là, comme perdue, une serviette nouée sur sa poitrine. Une femme s’approche, un savon dans une main, un gant dans l’autre. Elle ôte la serviette, la savonne doucement puis la frictionne avec le gant, vigoureusement sur le dos, les bras, les jambes, doucement sur la poitrine, le ventre, l’intérieur des cuisses. Une légère tension, une détente et une douce chaleur la gagnent. La femme prend une bassine et la rince plusieurs fois. Elle est là, douce et parfumée. Prête. Nue. Elle s’allonge sur un banc en pierre, chaud. Les bras le long du corps, les jambes légèrement écartées. Des regards curieux se posent sur sa soyeuse toison. Elle ferme les yeux. Le trouble l'envahit, délicieux. Ses jambes se dérobent. Son corps s'appesantie et s'allège. Toutes pensées s'absentent. Là, dans toute sa simplicité, elle savoure le moment. Un rayon de soleil filtre, réchauffe sa fente, ses lèvres se gorgent de vie. L'eau s'écoule, l'eau chante………… Elle entrevoie une femme, lui tend la main. Elle la guide vers une chambre. Elle flotte dans les airs. Des mains expertes la parent pour une nuit d'amour : onguents, étoffes soyeuses d'une fluidité et douceur inconnues. Aucun bijoux, juste le satinée de sa peau, le parfum de son intimité. Le soleil se couche. Attente....

La douleur est là, bien au chaud, calfeutrée au fond de son ventre. Désir. De son sexe, son odeur, sa chaleur, et sa peau. Ah le respirer. Mêler leurs sangs, leurs sueurs, leurs liquides. Sentir sa langue sur sa peau, sa peau sur son corps, sa dureté dans son intimité chaude, moelleuse, humide. La prendre, avec fouge, avec puissance, avec lenteur. La caresser, avec délicatesse, avec insistance, avec impatience. Attendre, ah attendre, savourer la montée du désir. Le manque s’incruste, se faufile jusqu’au creux de l’âme, dans les moindres interstices de la pensée. Jusqu’à l’obsession. Elle l’a dans la peau. Elle s'éteint de cette absence. Elle n’est plus qu’une plaie béante de langueur, de violence sourde. Etre touchée, entendre sa voix, les pulsations de son corps, ronronner à ses gestes. Sentir, sa texture, sa saveur, jusqu’au moindre de ses atomes. Son sexe dans sa main, douceur de ce contact, de la vie qui s’éveille et devient pressente, exigeante. Jusqu’à cette vibration si fine, la montée de la jouissance, juste avant qu’il ne s’épanche. Suspension du temps, être entièrement ramassée là, dans cet instant si fragile, si puissant. Vibrer, oh vibrer à l’unisson. Ivresse des sens. Lui, elle, si lumineux lorsque leurs mains se frôlent. Ses seins se tendent. Recevoir la douceur de ses lèvres. Le temps s’efface. L’univers bascule. Elle n’est plus que ce désir, elle n’est plus que cette force, cette attirance, une masse dans ses reins, ce sombre et cette lumière dans son cœur.

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Rédigé par Mireille Cholley

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Publié le 5 Mai 2015

Mère et fille, fille et mère

Un soir, elle a appelé. Une longue conversation, et, un rendez-vous, après des années de silence. Tout lui est encore si familier, mais plus rien ne ressemble au passé. Oubliés, les trajets quotidiens dans les embouteillages, les tracasseries des chefs, les documents à produire en urgence, les discussions entre amis. Envolée, la lourdeur des réveils au matin. Pardonnées, les maladresses et les différends. Transformés, les souvenirs. Elle a tant attendu. Elle exulte, elle survole, elle jubile. Le monde glisse, elle ne s’appartient plus. Elle devient cet élan, cette espérance lumineuse. S’égrène le temps. Elle se sent acculée. Ira-t-elle?

Elle descend du train. Depuis quand ne l’a-t-elle pas pris? 20 ans déjà !? Plus de 20 ans ? Elle ne sait plus. Ce qui est certain, c’est qu’elle n’est pas venue ici depuis qu‘elle habite Paris, 15 ans, déjà. Elle vient pour sa mère. Elle ne l’a pas vue pendant toutes ces années. Elle pose le pied sur le quai, et tous les souvenirs remontent à la gorge : son enfance, sa jeunesse, ses départs et ses retours avec à chaque fois la même émotion aux tripes. Qu’elle ressent encore aujourd’hui. La reconnaitra- t-elle ? Oui, elle en est certaine. Elle marche vivement. Elle scrute les passants. Personne ne lui fait signe. Elle poursuit, dépasse les portes pour aller vers le hall. Des portes coulissantes, une innovation à l’époque des Jeux Olympiques, une fierté des Grenoblois. Là, cette femme, petite, mince et âgée, serait-ce elle ? Elles se regardent, intensément. Aucun geste de reconnaissance. Elle passe. La femme âgée reste là, immobile, les yeux soudains au loin. Elle va vers le fond du hall. Elle cherche, mais non, décidemment, personne pour l’accueillir. Elle se retourne alors, et regarde celle devant qui elle s’est attardé tout à l’heure. Elle aussi la dévisage, avec une étrange expression, un mélange de remontrance et d’imploration. Elle va à sa rencontre, inquiète.

- Vous attendez quelqu’un, demande-t-elle à la femme âgée ?

- Et vous ? Vous êtes qui ?

- Je suis Marie.

- Non, ce n’est pas possible, c’est toi !

- C’est toi ! Maman ! ….. Tu es toute belle dans ton manteau.

- Tu as changé, je ne te reconnais plus, ces cheveux tout blancs….

- Comment vas-tu, cela fait longtemps que tu es là ?

- Je viens d’arriver. C’est toi qui est passé tout à l’heure, tu ne m’as pas vu ?

- Je te regardais.… Tu ne m’as pas reconnu ?

- Pourquoi n’es-tu pas venue plus tôt ?...

Le silence s’installe, et elle, Marie, s’approche et embrasse sa mère.

- Viens, allons chez toi, à la maison, dit-elle, nous serons mieux.

- Combien de temps restes-tu ? Tu dors à la maison?

- Je n’ai que 4 heures, tu sais. Nous déjeunons ensemble ?

- Je n’ai rien prévu, je suis trop vieille. Il y a de la tarte et des tomates, et un reste de poulet.

Elles partent toutes les deux, la mère s’appuyant sur le bras vaillant de sa fille, Marie. Elles se dirigent vers la voiture de la mère, en se disant des mots mine de rien, sur le temps, les rues embouteillées, les piétons indisciplinés…

La mère et la fille, comme jamais elles n’ont été ensemble, allongées côte à côte sur le grand lit maternel. La mère a étalé les bijoux sur le couvre lit, en vrac.

- Et ceux-là, ce sont des bijoux de famille ? Et ceux-ci, non ? Raconte-moi.

- Oh tu sais, j’ai oublié, c’est si loin…

- Là, ces boucles d’oreille, elles sont fines, la perle est délicate, nacrée. Et le pendentif qui va avec !… Il est si discret et la pierre si lumineuse… Je les trouve vraiment très beau. On te les a offerts … un admirateur secret ?…

- Oui, une période très douce. J’étais très amoureuse de lui. Pierre, il s’appelait Pierre. Il était marié, et je ne le voyais pas souvent. Tu sais, j’en ai gros sur le cœur, je suis usée, je si fatiguée.

- Tu veux t’allonger ? Regarder la télé ? On resterait là toutes les deux un petit moment.

Moments si rares. L’absence aurait-elle enfin creusé une place pour elle, Marie, sa fille.

- On s’est pas beaucoup parlé ces derniers temps … le temps passe vite tu sais, bientôt je ne serai plus là…

Marie reste silencieuse. Elle le sait, elle va entendre à nouveau les récriminations de sa mère. S’entendre dire encore une fois, ses enfants, de la voir mourir. Pour l’héritage.

- Il n’y aura pas grand-chose à ma mort, reprend en écho la Mère. Ton père a tout dilapidé. En boisson, en filles. J’ai pas eu une vie facile. Je pleurais, tous les soirs. Il a même voulu m’interner un jour, j’étais devenue folle d’après lui. Mais les voisins ont témoigné. Je me suis toujours bien défendue. Quand tu m’as quittée, j’ai pas dormi du tout pendant plusieurs jours. Tu ne m’as donné aucunes nouvelles. Tu aurais dû faire tes études, tu étais bien partie. Et voilà, tu es restée dans cette secte. Quelle idée t’a prise. J’en ai fait des cauchemars. Et quand tu as fait ce voyage, j’ai pleuré encore et encore, tu m’as laissée toute seule….

Le flot des paroles douloureuses se déverse sans fin. Marie avait oublié, avec le temps et l‘éloignement, oublié l’émotion que procurent en elle ces paroles. Leur violence. La fille se renfrogne. La Mère le voit.

- On peut jamais rien te dire, c’est toujours pareil avec toi. Tu ne veux rien entendre. Je suis toujours toute seule avec tout ça. Ah bah, je ferai mieux de me taire. Encore. J’emporterai tout cela dans ma tombe.

Silence…

Marie, pour la première fois, reste là, tranquillement, sur le lit à l’accueillir, à l’écouter, à la regarder. Elle lui prend la main, la caresse, doucement, délicatement, comme une fleur fragile. La distance avait fait son œuvre, Marie pouvait enfin recevoir toute cette douleur. Une onde de chaleur l’envahit, là dans son cœur. Pour cette femme, pourtant acerbe, toute fripée et grisonnante mais si touchante avec sa plainte.

La Mère la regarde, étonnée, et se tait, soudainement…... Combien de temps sont-elles restées ainsi….

- Et toi, tu as des amoureux ?

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Rédigé par Mireille Cholley

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Publié le 1 Mai 2015

Rêves en Freud......

Des feuilles, tonnes et milliards de feuilles, submergent la scène. Scènes sombres, atmosphères lourdes et épaisses. Feuilles blanches avec son angoisse du pas encore, feuilles noircies à l’encre d’âmes troublées, feuilles raturées des mille ratées d’une vie, feuilles légères pour des passées si lourds, feuilles mortes, aux couleurs de feu. Tournent et tourbillonnent dans une nuit d’un noir d’encre. S’accumulent, envahissent la psyché du dormeur éveillé. Une pensée lancinante, il fallait se souvenir, il fallait peupler ses nuits des obsessions du jour. Des femmes, belles, avenantes, hystériques, viennent à habiter son univers nocturne. Elles parlent, fort, longuement, un flot de verbiages. Le séduisent, se querellent, l’invectivent, le troublent. Sensation exaltante, excitante, du pouvoir. Des images ressurgissent, ancestrales. Loups, ogres, princesses enfermées, carte du tendre, forêts funestes, mers déchainées, démons et monstres, voyages initiatiques. Soudainement Œdipe s’impose et s’expose à la sagacité du rêveur. Il l’accompagne dans des coulisses qu’il arpente inlassablement de longs jours et lors de nuits interminables. Il se perd dans les temps, se retrouve sous des projecteurs, lumières éblouissantes, et se met à parler, lui, à tenir conférences. Cours magistraux pour un public sous le charme, fasciné. Il est le maitre, celui qui dit vérité. Et celui qui se querelle. Sensation de toute puissance. Il transpire, résiste, lutte dans sa nuit. Mille livres s’empilent sur lui, et s’écroulent avec force fracas sur une table fragile, qu’une lampe verte éclairait. Qui s’évanouit. Il se revit seul, traversant des champs sous un soleil de plomb, dans un abandon, hagard, cheveux défaits, mine grise. Sous le couperet d’une mort annoncée. L’oublie le fustige. Une feuille, encore elle, s’échappe, se pose sur sa joue, feuille blafarde, et l’enveloppe comme un linceul.

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Rédigé par Mireille Cholley

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