Publié le 19 Juillet 2015

Scènes de voyage 3

Nous pédalons en plein midi au cœur de l’été dans le Capadocce. Chaleur écrasante avec pour seul vent celui de notre vitesse. Nous croisons des paysans, ils rentrent le foin. Ceux-là se sont arrêtés sur le bord de la route, une pause avant de reprendre le labeur. Ils nous font signe, nous hèlent : tchai, tchai nous crient-il en levant les verres. C’est tentant. Personne ne nous attend. Que notre désir, notre volonté. Stop. Cérémonie du thé : petits verres transparents à la taille marquée ; liquide ambré dont la mixture a été amoureusement préparée ; mélange douçâtre de menthe et de sucre ; geste auguste de la théière au-dessus des verres, avec ce va et vient fascinant du bras allant de concert avec le jet du liquide. Le temps est suspendu, rien n’est dit mais tout se raconte, par les habits, les outils posés, les mains calleuses, les corps harassés qui s’abandonnent à cet instant de repos. Les femmes me touchent les cheveux, si fin. Nous nous sourions, nous nous trouvons un peu à l’écart des hommes. Nous rions, avec cette intimité que seules les femmes connaissent entre elles.

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Rédigé par Mireille Cholley

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Publié le 14 Juillet 2015

Scènes de voyage

Seuls, enfin nous sommes seuls dans ce désert. Enfin ! La foule et sa vibration incessante sont au loin. La ville est dépassée. Enfin, nous allons pouvoir nous poser, nous reposer, en paix et en silence. Arrêter de pédaler. Mettre nos bicyclettes en équilibre sur leur bâton. Etaler la couverture. Préparer le thé. Quel bonheur. Enfin ! Oh mais non, non, ils sont là, eux, ces curieux qui sans cesse arrivent à nous épier en toutes circonstances. Ils sont là, aussi. Je ne vois plus que leur regard, des pupilles noires dans un éclat blanc, qui nous dévisagent. Une masse de peaux mates, de cheveux noirs, qui semblent surpris de notre étrangeté. Ils suivent chacun de nos gestes, de nos pas, de nos attitudes. Pas un moment de répits face à eux. Mais d’où surgissent-ils ?

Une femme surgit sur son cheval, traversant le village. Notre hôte nous y avait conduits peu de temps avant qu’elle, la chef, ne survienne. Elle, parmi ces hommes et ces femmes, elle seule manifeste de l’autorité. Elle s’inquiète de nous, puis reconnait notre hôte, lui fait grand cas. Et nous invite sous sa tente pour un thé. Le trouble s’empare de moi. Son regard me dévisage, intensément. Est-ce ma tenue ? Mais qui est-elle ? Un frisson me parcoure, un mot circule entre les convives assemblés, comme une bonne blague. Elle ne serait ni homme, ni femme, homme et femme à la fois. Elle, à la fière allure, elle, libre, libre d’elle-même. Elle me veut, moi, et m’invite à rester dans leur village de toile. Une vie de bergère ou de berger ? J’hésite, un instant, à peine. La peur.

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Rédigé par Mireille Cholley

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Publié le 4 Juillet 2015

Scènes de voyage

Au bord de la rue, entre les vélos alignés sur une seule rangée, une femme, seule, assise, son barda à côté d’elle, entre deux âges, entre deux générations, entre deux nationalités, entre deux états de propreté. Elle nous regarde, nous, sans nous voir, sans rien dire. Elle est là, immobile, posée au milieu du monde qui s’agite. Elle est vue de nous, et nous, les passants, nous passons.

Un geste, brutal, un signe de la main, pour dire : dégage de là. Irruption d’une violence insoupçonnée, inimaginable en ce pays. Une illusion en moins. Les hommes et les femmes d’ici seraient-ils comme ceux de tous les ailleurs.

Des femmes, jeunes, éclatantes de santé et de beauté, aux longs cheveux de jais flottants sur leur dos, enveloppées dans des saris qui brillent de mille feux et leur collent au corps, au bord d’une rivière. Elles se jettent dans l’eau, s’aspergent, se lavent avec des éclats de rire qui détonent dans l’air immobile de chaleur de l’après-midi. Je n’avais pas vu de femme depuis si longtemps dans mon périple, seulement des ombres cachées par leur burka. Je reçois cette image comme un choc de la vie, une exaltation de la féminité enfin retrouvée.

Une femme, maigre, marche au bord de la route. Route, dites-vous ? Chemin de traverse que si peu foule de leur pas. Une femme sans âge, au sari délavé, épuisé. Portant sur sa tête une jarre d’eau. Elle marche, d’un pas altier, avec une jeunesse dans le rythme qui vient en contrepoint du décharnement de son corps. Vers où va-t-elle ?

Assise avec mon compagnon sur les marches du Taj Mahal. Les touristes vont et viennent, afférés. Toutes les couleurs de peau, toutes les civilisations ici se rassemblent. La tête me tourne, j’entends le bruissement de la foule, il n’y a aucun endroit où s’isoler, partout, le monde nous encercle de son effervescence. Un homme vient vers nous, un Indien vêtu à l’occidental. Français ? Nous demande-t- il. Comment le sait-il…. Oui, répondons-nous en cœur. S’entame une rapide conversation, qui aboutit inexorablement sur la question fatale : Et Dieu, pour vous? Et, miracle, l’homme nous invite chez lui, passer une soirée, une nuit. Et, nous sommes conduits dans un palais de rêve des mille et une nuits.

Des marches, à Bénarès, celles qui conduisent au bord du Gange. La foule se presse et s’empresse pour le rituel du bain. Une forme au lointain, sur un promontoire, brûle. Forme encerclée d’hommes : la famille, des proches ? Un sadou se glisse vers nous et s’assied. Homme étrange, dans son habit de cendre, les yeux d’une vivacité inouïe, d’une profondeur… Je ne peux échapper à cette puissance qui frappe dans ce regard. Je suis captée. Le monde s’efface. Reste la sensation d’humidité, l’odeur des corps qui s’ébrouent, une résonnance particulière des sons dans l’air. Je suis avec lui, sans rien distinguer. Le rire des enfants me « réveille ». La nuit tombe, le Gange brille de ces milles feux.

Le pied se pose sur le sol. La cheville se dévoile, dans sa nudité, juste la cheville droite, celle du côté de la chaine. Le pantalon avait été remonté sur le genou, pour ni le tacher ni le coincer. Le regard des hommes s’appesantie sur cette partie de la peau, une lourdeur, une réprobation parcoure l’assemblée dans ce café du bord de la route. Je suis la seule femme en ce lieu. Je sens les mâles testostérones se manifester. Vite, descendre le bas du pantalon, vite ajuster mon foulard, pour qu’aucuns cheveux ne dépassent. Vite, je range ma bicyclette. Et je cours vers mon compagnon. Me cacher et me protéger de sa virile corpulence.

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Rédigé par Mireille Cholley

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