Publié le 10 Août 2015

Voyage 5

Atmosphère lourde de chaleur, d’humidité, d’odeur ; des corps alanguis, dénudés, à peine entrevus, à peine voilés d’un tissu, d’une serviette. Des corps minces, d’autres aux rondeurs et pesanteurs que le temps donne aux femmes. Des cheveux attachés en une masse sur la nuque, d’autres détachés et tombants en cascade sur une poitrine généreuse. S’asperger d’eau froide, de celle qui coule et chante d’une fontaine au milieu de la pièce, une musique si espérée dans ce pays. Se frotter la peau d’un gant rêche et se délester des peaux mortes et de la poussière de la route. Se laisser masser sous des mains expertes. La moiteur se fait douceur. Un hammam au milieu de la ville, étouffante en cette période d’été.

Partir, vite. C’est l’injonction de nos hôtes. Pour notre sécurité. Nous ne pouvons plus résider dans cette luxueuse villa des quartiers aisés. Sans explication, un garde nous conduit jusqu’au portail. La veille, une délégation était arrivée, en grande pompe, un halo de mystère l’entourant. L’attitude des maitres du lieu s’est inversée, radicalement, ainsi que celle des proches de la famille. Précipitation des pas, propos feutrés, affairement dans une atmosphère d’urgence et d’angoisse. Un complot ? Nous apprendrons, plus tard : la révolution en Iran est en marche.

Comme des SDF, nous errons dans la ville, à la recherche d’un endroit où dormir, un endroit où se reposer et accomplir ces petits besoins du quotidien. Nous hélons, nous frappons, personne ne nous ouvre leur porte. Des murs, des villas nous entourent, nous sommes dans un quartier riche. N’en pouvant plus, un acte, lui seul, me vaudra la manifestation d’une vie : la réprobation d’un habitant à sa fenêtre.

Une ville neuve, droite, créée au cordeau, une ville moderne, occidentale, sans âme. De premier abord. Notre guide nous explique les lieux, leurs histoires, le mythe fondateur. J’éprouve là une ambivalence faite d’un mélange de désintérêt et d’attirance apaisante. Les personnages qui circulent sont habités d’une certitude dans leur attitude, de leur engagement, d’une sérénité. Cette la ville est celle imaginée par Aurobindo.

Nous roulons depuis des jours et des heures, dans une partie du pays d’une grande pauvreté. Pauvreté qui transpire dans les yeux hagards des habitants et dans leurs corps décharnés, en suspend entre deux mondes. Du riz, rien que du riz tous les jours, avec des piments, pour tenir. Pour nous, aussi. Et, là, dans cette échoppe, parmi tout un bazar de biens et de mets, des œufs durs, 2 œufs que nous achetons. Jamais jusqu’alors je ne me suis autant délectée d’un met, ni autant savourée. J’ai remercié le ciel de cette surprise délicieuse et inespérée. Des forces nous reviennent, nous avons pu repartir. Nous arrivions au terme de cette extrême misère. Ce singulier moment reste gravé dans ma mémoire. De retour en France, je mettrai longtemps avant de pouvoir manger un repas fait de 4 plats.

Voir les commentaires

Rédigé par Mireille Cholley

Repost 0

Publié le 1 Août 2015

Voyage 4

Un homme, corpulent, entre deux âges. Il vient vers nous. Un chef, le chef du village. Il est le seul à s’autoriser à nous saluer, à nous parler. Son regard s’appesantie sur nos vélos, puis nous survole, nous. D’un signe de main, il nous indique où mettre nos affaires. Un ordre. Nul ne viendra le contredire. Je sais que nous sommes en sécurité, nous et nos biens. Il nous a pris en charge. Sa maison n’est pas loin, nous y arrivons en deux foulées. Simplicité de l’accueil de la femme, propreté des lieux, curiosité des enfants, rires légers des femmes assemblées en cette maison. Gilles part dans une grande explication sur notre voyage, notre éloignement, son vouloir de donner un coup de main à notre hôte. Mais, nous, nous sommes des invités, nous devrons reste sans rien faire. Les femmes préparent le repas, me hèlent, s’étonnent, et me sourient en lorgnant vers mon ventre. Complicité de femme à femme où se joue alors entre nous la musique d’un muet langage. Chaleur de notre contact, tendresse de nos corps, éclat de nos yeux, palpation de nos habits comme une interrogation. Présence à soi et à nous, être femme, temps immémoriaux de notre commune condition.

Notre hôte nous conduit chez son frère. Il marie sa fille. Dès l’entrée, nous sommes séparés, Gilles chez les hommes, moi chez les femmes. Il en sera ainsi pendant 2 jours. Je suis happée par une marée de femmes, un florilège d’odeurs, de tissus, de mascara : la mariée est apprêtée, lentement, avec minutie. Elle parait jeune, si jeune, si frêle pour porter tout ce qui l’affuble, du chapeau aux chaussures en passant par la multitude des volants, broderies et tatouages. Elle est belle, elle est triste, elle pleure. Vertiges des chants, ininterrompus, des mets et sucreries, à foison, le père est riche. Je sombre, hors du temps.

Voir les commentaires

Rédigé par Mireille Cholley

Repost 0