Publié le 26 Février 2016

L'eau 5

· And you, you, you are….? Dit-elle, cherchant son anglais, un anglais des rues de la ville.

· Jacques, je suis Jacques. Il lui répond dans sa langue.

· Vous parlez notre langue ?

· Je suis venu chez vous, dans votre village, vous savez, pour le puits. Il y a bien des années.

· C’était vous ? Vous êtes resté peu de temps pourtant.

· Je l’ai apprise, après. Je suis revenu plusieurs fois au village, pour de longs séjours. Mais vous, vous n’y étiez plus.

· Ces images…… elles sont de chez nous ? Comment avez-vous pu ?

· Comment j’ai pu vous prendre en photo, et ne rien faire ? J’étais jeune.

· Comment avez-vous pu, me laisser si seule, toute seule, souffrant, tout en me regardant ?

· Je faisais mon travail. C’est mon métier. Observer les gens, prendre des photos, écrire…..

· Et ne rien faire …..

· J’ai fait quelque chose. Mais pas ce que j’aurai dû faire. A l’époque, je ne savais pas.

· Vous ne saviez pas, quoi………

· …….ils ont un puits, maintenant, vous savez.

· Les hommes ?

· Les femmes. …. Elles ne voulaient plus aller au fleuve. J’étais là le jour où elles se sont opposées. Tout s’est passé dans un grand calme. Il y avait la grande Mangu, celle que tout le monde respecte. Elle fut la première à poser la jarre au milieu des hommes, qui eux fumaient. Et à leur dire : « Non, allez-y, vous». Et toutes les femmes l’ont suivie. J’ai pris des photos, c’était magique, ce mouvement de toutes les femmes du village, déposant leur jarre, les unes après les autres. Les hommes ont alors accepté le puits, et les étrangers. Nous sommes restés au village quelque mois, le temps de le creuser, d’apprendre aux hommes comment le faire marcher et l’entretenir. C’est Shendi qui en a la garde maintenant.

· Le petit Shendi, l’enfant de Mangu !…

· Il avait 15 ans le jour où cela est arrivé, c’était un homme déjà. Sûr de lui. Il voulait que le monde moderne arrive chez vous. Il y a maintenant la radio, les scooters, la télévision. Tout cela marche avec la pompe. Elle permet aussi de faire fonctionner le puits.

· Que font les femmes maintenant ?

· Elles vont au champ, c’est plus facile, avec l’eau du puits qui arrose la terre. Vous ne reconnaitriez plus votre village…

· Avez-vous des ….. photos ?…..

· Oui, des enfants, des champs, du puits, du village, des femmes et des hommes. Chez moi. Je vous amène ?.....

· Que dira mon oncle ?

· Je le préviens que vous serez absente un petit moment.

Son visage s’éclaire d’un large sourire. Pour lui dire, oui. Elle, elle est belle encore, alors. L’homme le voit. La regarde se lever. Lui tend la main, une main fine pour un homme, une main qui ne connait pas les lourds labeurs. La sienne est légère, gracile, toute en rondeur et en douceur. Une silhouette toujours si mince, une démarche si gracieuse. Il retrouve en elle ce qui l’a fait la suivre, en d’autres temps. Une attraction irrésistible. Qu’il mettait sur le compte de la nouveauté, du désert, du papier à réaliser. Et qui renait, là, dans cette ville grouillante, au bord de cette natte. Elle le sent. Se redresse. Détourne la tête. Et glisse ses pas dans les siens, confiante. Elle est libre, personne ne se soucie plus d’elle. Elle se redresse, de toute sa stature, et marche, d’un pas altier qui marque la différence.

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Rédigé par Mireille Cholley

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Publié le 13 Février 2016

L'eau 4

Elle a imploré, tant et tant.

&&&

Un étranger, un de ces hommes au teint clair, est venue vers elle. Il l’observait depuis quelque temps, en passant, en parcourant le marché. La silhouette lui était familière. Il s’assoit près d’elle. Sort de sa besace un journal. Elle en avait entendu parler, par les occidentaux qui étaient venus pour le puits, et ses enfants. Comme d’un bien précieux, qui raconte la vie d’ici et d’ailleurs. Elle, elle n’en avait jamais vu, aucun. Il se penche vers elle, lui présente ce paquet de feuilles fines et larges. Elle le prend, le soupèse, le tourne et le retourne. Fascinée, elle s’arrête sur une image. Une femme, jeune, dans un désert. Qui pourrait être elle. Ses yeux brillent. Il se penche de nouveau, lui touche les mains, reprend doucement le journal et l’ouvre face à elle sur la natte. Défile alors des images, qui toutes lui rappellent son village et sa vie d’alors, là-bas. Elle reconnaît des hommes, des huttes, le sentier, les jarres qu’elle portait sur sa tête. Comment a-t-il fait, pour que ce soit là ! Où était-il pour rapporter tout ça ! Oui, où était-il quand elle peinait, suffoquait sur la route. Et maintenant, il lui parle, elle entend le son de sa voix, voit ses lèvres bouger, son visage s’animer. Elle, elle pleure, des larmes amères, toute sa souffrance s’écoule par son corps. Elle tourne son visage vers le sien. S’installe un long silence. Elle croit le reconnaître….. Vite, revenir au journal. Elle le feuillette, quelques pages. Lui, il lui raconte, une histoire à écrire, qui serait un peu la sienne.

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Rédigé par Mireille Cholley

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Publié le 6 Février 2016

L'eau 3

Vint ce temps, où elle décida. Elle prit son courage, quitta son village. Pour aller chez l’oncle, à la ville. Elle a retrouvé ses enfants, devenus des hommes. Mais tout lui est si étranger. C’est un monde grouillant, fourmillant, en mouvement perpétuel. Là, finit ses longues traversées vers le fleuve. Là, l’eau coule à portée de main. Là, elle chemine entre des étalages de mets, d’odeurs, de couleurs qui stimulent ses sens. Du riz, des chappattis, un soupçon de safran, écarlate, au fond d’un sac, fine poussière entre les doigts. Là, du chai chante dans les choppes au bord des routes, fait de l’onctuosité d’un lait parfumé d’un rien de curcuma. Qui réchauffe les ventres gonflés. Là, elle soupèse dans le creux de ses mains des fruits aux formes rondes, allongées, ou difformes. Lui vient des sensations d’une douce chaleur, de la gorge jusqu’aux abimes de son corps. Là, elle trouve un semblant d’apaisement, un semblant d’abondance. Et elle tend la main, mendiante au milieu de la foule, une natte à ses pieds, écoutant la chanson d’une source, si près d’elle. Au loin, des effluves de mets lui parviennent, déposés entre les pattes des vaches sacralisées. Relents de pourritures.

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Rédigé par Mireille Cholley

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Publié le 3 Février 2016

L'eau 2

La rivière est à sec. Les femmes vont chercher l’eau au loin. Un trajet épuisant d’une journée. Elles cheminent maintenant à plusieurs, bien au-delà du village, jusqu’au fleuve, qui charrie tous les limons de la montagne. Il existe juste un endroit où l’eau jaillit d’une roche, une eau pure, froide. Il faut sauter de pierre en pierre pour l’atteindre. Elles se baignent pendant les lourdes chaleurs de l’été. Jeux d’eau, elles profitent alors gaiement de ces moments. Mais lors des moussons, leur périple s’avère particulièrement dangereux. Otant tout plaisir. Elle, elle tient encore, elle est là, parmi elles. Les étrangers veulent creuser le puits. Mais les hommes hésitent, toujours. Ils sont fiers, ils craignent de ne plus rester les maitres. Pourquoi ces occidentaux veulent-ils les aider ? Resteront-ils ensuite pour l’entretenir ? Et eux, seront-ils capable de faire fonctionner la pompe ? Elles, les femmes, ne pourront pas le faire, trop technique.

Elle se souvient, de son mari, de ses enfants, de sa jeunesse. Si seulement, ils étaient encore là, tout serait si simple. Son mari est mort, un serpent l’a mordu dans les champs alors qu’il labourait la terre. Ses deux fils sont à la ville. Elle est inquiète, elle est sans nouvelles d’eux depuis plusieurs mois. Comment vont-ils, mangent-ils tous les jours ? Elle aimerait tant les voir. Ce puits, toujours, ce puits la hante. Que deviendra-t-elle ? Que deviendra-t-elle quand elle ne pourra plus se lever? Elle transporte l’eau, pour leur communauté, pour sa cousine qui a des enfants en bas âge. Les hommes eux restent sans rien faire, ils attendent. Partira-t-elle à la ville. Restera-t-elle. Ici, elle a ses habitudes, elle connait les moindres recoins de son village et des alentours. Elle va et vient en toute confiance, les yeux fermés. Elle devine les mouvements des cœurs. Elle a assisté aux naissances de toute la jeunesse présente, aux funérailles des anciens, elle a consolé les veuves, nourri les corps exténués des familles. Pourquoi quitterait-elle tout pour un pays dont elle ne connait rien ? Son épuisement ? Ses enfants ? La peur la saisit. L’angoisse, poignante. Ou la raison. Elle est allée un jour à la ville, voir son oncle, se faire une idée. Oui, l’eau coule à flot. Oui, elle n’aurait plus ce souci. Oui, son oncle la soutiendrait. Elle pressent pourtant comme un parfum d’une misère bien plus misérable. Elle a croisé des visages au regard vide, des corps repliés sur eux-mêmes, sans rire ni sourire. Un hébétement. Ira-t-elle là? Abandonnera-t-elle tout, ici ?

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Rédigé par Mireille Cholley

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