Publié le 19 Juin 2016

Vroum

J-30. Levée du jour. Il fait bon, la chaleur est douce. Je percute l’opercule et grignote patiemment. Je sors mes antennes, me hisse hors de l’alvéole et me déploie. Mon corps est velu, massif, mes pattes sont courtes, mes mandibules ramassées. J’entends un bruissement, mes sœurs s’activent tout alentour. Une grande opération de ventilation. Elles restent sans bouger, juste un battement d’ailes. Certaines passent à toute vitesse, des pelotes accrochées à leurs pattes. C’est le début du printemps. Mes sœurs butinent, c’est la bonne période. Elles pompent le nectar des fleurs. Les réserves pour les grands froids de l’hiver. Moi, je ne peux pas faire comme elle, je ne suis pas équipé pour. Et pourquoi je ne peux pas faire comme elles ! Je ne comprends rien à ce qu’elles racontent. Elles me disent que cela viendra, plus tard.

J-25 : Mes sœurs s’agglutinent autour d’un lieu protégé. Je peux enfin me mouvoir, je m’approche, mais elles, elles me rejettent. Je suis un mâle. Je ne leur sers à rien. J’arrive trop tard, la reine ma mère est pleine. Trop tôt pour moi de toute façon, me disent-elles. Je comprendrais, quand je serais plus grand. Elles, elles la nourrissent, et tous ses rejetons de larves avec. Je volette de ci de là, je bourdonne, je me délecte du miel, c’est mon rôle.

J-20 : Suis-je donc le seul. Non, je les reconnais, nous sommes une belle flopée à nous tenir au chaud, en attendant. On me dit que je suis promis à un bel avenir, un envol nuptial, mais que ce n’est pas encore le moment. Pas assez mature. Une histoire de gamètes. Cela viendra, plus tard. Que c’est mon rôle à venir.

J-15. Je distingue aujourd’hui une zone contrastée, une raie, elle m’attire. Le trafic y est intense. Des allez retour incessants des butineuses. Et hop, je me fonds dans la nuée. Et hop, je suis le mouvement, et hop, je plonge dans un univers d’odeurs et d’éblouissement. Le soleil est au zénith. Je vois tout en gris et en blanc. On m’a parlé de mes yeux, immenses, faits de mille facettes. Je capte trop d’information. Je suis dérouté. Les femelles fusent de toute part, très occupées. Elles ne me donnent aucunes indications. Pas le temps. Je leur suis indifférent. Le froid arrive. Je veux revenir chez moi, douillettement entouré de mes sœurs. J’atterri sur une barrette d‘entrée. Les gardiennes hésitent, puis me laissent passer. C’est étrange, l’odeur, ce n’est pas celle que je connais. Ce n’est pas ma ruche. Qu’importe, les abeilles me reçoivent, il fait bon, il fait chaud, un peu trop, la cire est molle. Je ventile avec elles. Je bruisse, un peu trop fort, elles me disent que je vroum. C’est drôle. C’est mon rôle.

Jour J-5. 10 jours à voleter d’ici de là de ruches en ruches, il y en a toute une colonie ici, une bonne centaine. A chaque fois le même accueil, à chaque fois, on me parle du temps à venir, de la promesse, quand je serai prêt. Mais comment le saurai-je, que je suis prêt ! Et prêt à quoi ! Mais bon, la vie est belle, je me délecte de miel, je vroum, je sors, je vais, je viens à ma guise. On n’attend rien de moi. Et je me la coule douce. Les grandes chaleurs de l’été approchent. Je côtoie de plus en plus fréquemment mes collègues mâles lors de grand rassemblement loin des ruches. C’est agréable. C’est notre rôle.

Jour J. Là, c’est fait, je suis un mâle, un vrai, je vois mon organe s’allonger. Je sens une odeur inconnue, délectable. Irrésistible. Au dehors de la ruche. Au loin, très loin de la colonie. A un endroit où je ne m’y suis encore jamais hasardé. Mais l’attraction est si forte. Je vole et je vole à tire d’aile, impatient. Ces effluves, suaves, insistantes, entêtantes. De plus en plus puissantes. L’air en est imprégné, elles m’enveloppent, me rendent fou. Je file comme l’éclair, les km défilent, je suis devenu un héros, je ne sens plus mon corps. Et là, je la voie elle, dans une pénombre, si semblable à ma mère, si jeune, si belle, au torse si effilé, au teint si clair. Elle, la promesse. Nous sommes des cent et des milliers autour. Une nuée. C’est irrésistible, je m’enfonce en elle, de tout mon élan, et je me retire, comme tous les autres. Mais, mais que se passe t il ? Mon organe pendouille, pitoyable, mon abdomen se déchire. D’où me vient cette faiblesse ? Pourquoi cette ombre sur le sol ? Ah ça, elles ne m’en avaient rien dit.

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Rédigé par Mireille Cholley

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Publié le 14 Juin 2016

Lieux d'une vie

Lieux au parfum d’enfance, ceux de la nuit, du jour, au soir, à midi, à jeun ou repue, lors des journées rythmées par les temps d’école, de repas, des crépuscules à n’en plus finir. Longues solitudes habitées de rêves, d’explorations fantasmées, dans le foisonnement d’un imaginaire nourri aux mythologies des grecs, des romains, des pays lointains, de préférence.

Lieux insolites et à la « dure » de ma période folle de jeune femme où moi-même avec le recul me demande comment mes parents ont pu accepter de me voir aller. S’ils avaient su… Immensité sur les flancs de pics montagneux, vertige face aux nuits étoilées, rondeur des temps musicaux d’un bord de plage, profondeur rassurante du creux d’un rocher un soir de pluie, excitation des abris de fortune sous un porche ou dans une cour d’école, ivresse des ténèbres dans des gouffres du centre de la terre, hors des temps….

Lieux d’aventures et d’espoir, chez tous ces hommes connus et ces amitiés croisées, soirées longues en tête à tête, dans le cercle étroit d’un groupe, parler d’intimité, refaire le monde, se sentir, se frôler, se humer, se chercher, corps à corps, peaux à peaux, cœurs à cœurs, à tâter dans la nuit des âmes, à palpiter. Ah ! Tenter un accord improbable.

Lieux de souffrance, d’angoisse, d’agonie. Gémissements, brûlure d’un corps, craindre de ne plus voir le jour, de ne pas arriver à la nuit, confondre la lumière et le sombre, attendre, attendre, et attendre. Que le temps passe et fasse son œuvre. Jusqu’à la désespérance des lendemains insaisissables. Draps humides, morsure sur la peau, lourdeurs des couvertures. Ne plus en pouvoir, et ne pouvoir que se calfeutrer dans le tunnel d’un lit. Oubli de tout, de la vie d’avant, de celle de demain, du lieu lui-même, si inhospitalier pour un nom pourtant si beau, hôpital. Etre là, nue comme un ver solitaire, à sombrer.

Lieux d’une quête, de villégiature, une échappée belle, une semaine, d’un WE prolongé, rompre avec la pesanteur d’une vie responsable, d’une vie du paraitre, d’une vie alourdie de tous les poids des « il faut », « tu dois », « n’oubli pas », « souviens toi », « si tu n’y prends pas garde », « que dira-t-on ». Illusion de l’allégement, un moment, dans un espace hors du temps, si bref, de répit. Ici ou là, palaces, chambres d’hôtes, igloos ; des grottes, des tentes, des cabanes ; à la belle étoile, chez les uns et les autres, qu’importe, pourvu que le charme de l’inhabituel fasse rupture.

Légère, fine, une trouée, une aspiration, dans une articulation. Laisse la mémoire d’une dérision. Marque le temps du désir. 15 jours pour que la plaie se cautérise, 6 mois pour revivre. 12 mois pour oublier, presque. Toute une vie, avec la marque d’une cicatrice qui me fit basculer.

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Rédigé par Mireille Cholley

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Publié le 10 Juin 2016

Elle, l’amoureuse transie d’attente et d’espoir, lui, l’amant qui s’aventure d’aventure dans ses bras. Passage éclair, la laissant le cœur en errance, ensemencé d’une étincelle. Instants lumineux de chair à chair, chair labourée de sa force, chair pétrie de désir. Etonnement, chavirement en son âme. Qu’est-ce ? Une vie qui s’étiolait plonge en sa vérité.

Mes mots seront nos enfants, je les porte en moi, les berce, les dorlote, leur roucoule des sons doux d’amour. Ils se lovent en mes creux et mes rondeurs, ils pèsent, s’impatientent, tempêtent, s’endorment un temps, s’éveillent un soir, fustigeant mon sommeil. Ils sont nés de nos amours d’une nuit, ils s’élancent un jour et s’envolent un autre dans des vents contraires. Nul ne peut alors les retenir, ils galopent impétueusement. Secret espoir qu’ils viennent à l’orée de tes yeux, de ta bouche, que tu t’en saisisses. Mots d’amour, mots de colère, mots d’espérance, mots gagnés de haute lutte, un baume à nos corps harassés, mots qui t’appellent sans fin, toi, toi, mon amour. Pour une de tes caresses, un de tes désirs, pour un de tes regards ardents. Pour toute ta fougue, ta passion, étouffée, volcanique.

Je te regarde, tu marches dans la pièce, nu, fragile, sublime. Tu t’allonges, ton corps m’est une invite. Je savoure, ta texture, ta saveur, jusqu’au moindre de tes atomes. Ton sexe à ma main, la vie s’éveille. Fines vibrations, suspension du temps, je suis là entièrement ramassée dans cet instant. Ivresse des sens. L’univers bascule à tes lèvres. Je ne suis plus que ce désir, plus que cette force, cette attirance, cette masse dans mes reins, ce sombre et cette lumière dans mon cœur.

J’entends, le bruissement de tes pas, le son de ta voix, le souffle de ta respiration, le parfum de ton corps. Viens, là, au creux de mon cœur, viens. Je suis là, endors toi tranquillement, je ne te quitte pas. Je suis là, contre toi, mon ventre contre ton dos. Je t’enlace, te berce de mes mots. Je suis là, dors mon bel amour. Ma chaleur t’enveloppe, te protège. Dors en paix. Je veille, nul ne viendra troubler ton sommeil. Je suis là, dors, mon bel amour. Ton souffle m’est un ronronnement, s’échappe de tes lèvres, vibrantes. Tes cils drus bordent délicatement tes yeux fermés, qui frissonnent, abandonnés dans le sommeil.

Je te regarde, je m’émerveille de toi. Tu prends ta douche, les gouttes d’eau s’éclaboussent sur ta peau. Mille feux s’allument sur ton corps sculptural. Jour après jour, nuit après nuit, infiniment je me délecte de toi.

Tourmente au creux du ventre, sourde à l’orée du cœur. Le temps passe, tout ce qui nous sépare, ce décalage dans nos rythmes de vie. Tu étais bousculé par l’urgence matérielle et familiale de ta vie. J’étais dans l’abandon de toutes exigences sociales. Tu restes silencieux. Tu ne sais rien de mes tourments, ne veux, ne peux rien en savoir. Je t’aime, je t’aime mille fois, c’est là, je ne m’en échappe pas. Sans aucune espérance, je ne peux pantoise qu’entendre cet amour qui gronde et ne me laisse plus en paix. Faiblesse de mon corps, faiblesse de mon âme, un sillon se creuse en moi. Où es-tu en ces jours. Où es- tu, auprès de qui adoucis-tu ta peine ?

Majestueux dans ton costume de bord de mer, tu jaillis des flots tel Neptune en des temps anciens. Moi, j’étais là, échouée sur le sable. Miroitement du soleil au loin dans la mer étale, je fus éblouie.

Tourner une page. Effacer tout contact. Silence, absence, oubli. Là, face à la page blanche, nue, désespérément. Plus d'élan, plus rien ne s'écrit. Juste lui, son visage, son odeur, sa détresse. Juste lui, là, au beau milieu de l'espace, me hante. Rien de cette liberté escomptée. Rien de la magie de l'esprit d'aventure. Juste lui, là, encore et encore, une racine si profonde. Espérer encore. Souffrance vive du manque, je t'appelle en mon coeur, encore.

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Rédigé par Mireille Cholley

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